jeudi 19 janvier 2017

Le Moulin du Pont et les ponts de Reugny

Aux origines du moulin et du pont

Comme nous l'étudierons plus loin, le moulin et le pont actuellement visibles montrent leur état durant leur dernière période d'utilisation. Leur importance majeure dans la vie du village fait qu'ils s'usaient rapidement et qu'ils devaient être les plus fonctionnels possibles. Ils sont également à la merci de la rivière, qui peut les rendre inutilisables en cas de forte crue, tout comme en cas de sécheresse puisque le moulin ne peut tourner sans eau. Ces équipements, à partir du moment où ils sont utilisés, doivent donc être les plus efficaces possibles.
Le moulin et le pont vers 1905, collection des AD37.
Les archives anciennes du château de la Vallière nous apprennent qu'au Moyen-Âge le moulin du Pont est appelé Moulin-Blanchard, car il avait été construit par Denis Blanchard. Ces sources sont les plus anciennes que nous avons, et en l'absence de découvertes archéologiques ce sont les seules sur lesquelles nous pouvons nous baser.

Dans les années 1560, le moulin du Pont est au cœur d'une des nombreuses polémiques entre les seigneurs de la Côte et les nouveaux seigneurs de la Vallière. Marc de la Rue, seigneur de la Côte, prétendait que le moulin avait été construit contre l'intérêt du roi, qu'il avait été exhaussé et que ses chaussées étaient rompues. Par conséquent l'eau refoulée gâtait ses prés et ceux des autres particuliers. Laurent le Blanc, seigneur de la Vallière, soutenait au contraire que le pied du moulin n'avait pas été exhaussé, que les choses avaient toujours été en bonne réparation, et que le moulin subsistait depuis 1395 sans que personne, ni pour le roi, ni pour les autres particuliers, s'en fut plaint. Le seigneur de la Côte abandonna finalement sa contestation, à la condition que M. de la Vallière ne pourrait exhausser le pied de son moulin et qu'il entretiendrait les chaussées en bon état afin que ses prés ne soient pas endommagés.

En 1736 : "Le moulin du pont, encienement apellé Le moulin Blanchard, sittué proche le bourg de Reugny, consistant en maison, une petite grange, ecurie, estable, toit a porc, cour, jardin."

Le pont, cadastre de 1819
De par son emplacement stratégique, le pont de Reugny est un point de contact entre le bourg et l'extérieur. Ainsi, en 1785, c'est sur le pont qu'a lieu un événement annonçant la Révolution : Alors que des commis de la Régie des aides d'Amboise viennent opérer des vérification à la foire de Reugny, ils sont pris à partie par plusieurs forains et sont contraints de fuir vers le bourg. Ils sont rejoints au pont sur la Brenne par la meute hurlante. L'un des commis commence à être passé à tabac. Fort heureusement pour lui, le hasard a fait que Vaslin, le chirurgien de Reugny, arrivait au niveau du pont. Il se jette dans la mêlée, avant que le deuxième commis, moins assailli, se fraye un passage avec son sabre et dégage la foule. Vaslin réussit à parlementer avec les rebelles, puis toute l'assemblée se dirigea vers le domicile du buraliste afin de dresser un procès-verbal, qui fut écrit sous les huées et injures. Pour en savoir plus sur l'émeute de 1785, cliquez ici. Le pont devait être tel qu'il apparaît sur le cadastre de 1819, long de six travées et en bois.


Grâce à une description de 1790, au moment où tous les biens du domaine de la Vallière sont inventoriés, on sait que la halle du moulin était construite en pans de bois et torchis. Accolé à la halle, un bâtiment en moellons et pierre de taille comportait deux chambres à cheminée, dont l'une des deux était complétée d'un four. Une autre pièce servait de cellier. Au nord de cet ensemble, une grange et deux écuries sont dites en pans de bois et torchis à l'exception du pignon de la grange qui est en moellons et pierre de taille. Il y avait également deux abris à porcs au pignon. Tous les bâtiments étaient couverts de tuiles.
Plan des bâtiments joint à la description de 1790, AD37
En 1795 l'agent national signale que le pont franchissant la Brenne "qui coupe le territoire de la commune en deux" menace ruine, "les hommes de pied pourraient éprouver des accidents", à plus forte raison ceux qui mènent chevaux. Un charpentier doit visiter le pont et dresser un devis pour sa réparation, mais la réparation semble s'être limitée à quelques vagues travaux de consolidation car ni la mairie ni le département ne voulaient en payer le prix.

Sur le cadastre de 1819 on peut observer précisément la disposition des bâtiments, mais aussi des zones aquatiques. À cette époque le moulin est à la jonction des deux bras de la Brenne qui contournent l'île au Chat. De nos jours la pointe de l'île est légèrement plus reculée, et la jonction entre le bras ouest de la Brenne (qui alimentait les moulins de Chareau et de la Pierre) et le bras est (qui alimentait les moulins du Petit-Villiers et de la Vallière) a lieu avant le moulin du Pont. C'est au niveau du pont que la Brenne est la plus large. Le choix de construire le pont à cet emplacement plutôt que sur une portion plus étroite de la rivière peut paraître étonnant, mais, le pont étant jumelé avec un passage à gué, la zone devait être moins profonde et donc plus facile à traverser.
Cadastre de 1819, Archives départementales d'Indre-et-Loire
La reconstruction du moulin

Le 30 août 1837, Gasner, le régisseur du domaine, écrit que le moulin du pont "est presque inhabitable" et qu'il faut impérativement réparer les toitures avant l'hiver.

En avril 1838, Fournier, architecte à Tours dit "avoir été à Reugny examiner et reconnaître les réparations à faire au Moulin du Pont, en avoir pris le détail et fait le devis d'après les offres du fermier de payer l'intérêt des dépenses à faire au moulin pour le mettre en état".

Le 3 septembre 1838 la duchesse d'Uzès envoie une demande au roi Louis-Philippe 1er pour obtenir l'autorisation de reconstruire son moulin.

Le 2 octobre 1838, le régisseur écrit que les travaux du moulin du Pont ont commencé huit jours avant. "On ne doit faire que le chemin du moulin, dont la dépense est évaluée à environ 1000 francs." Cette lettre est accompagnée d'une note sur les dépenses des travaux faits depuis le 1er janvier 1838. Parmi les nombreuses restaurations nécessaires sur tout le domaine, on trouve pour le moulin du Pont : "Posé trois étriers pour tenir l'écartement de la grange, refait idem la lucarne et réparé la couverture de ladite grange".

Le 13 décembre 1838 "Les travaux du moulin du Pont qui ont été commencé par ordre de M. Fournier en septembre dernier ne sont pas encore entièrement terminés. Il a été employé dans cette construction pour le chemin et avant-chemin du moulin, la fausse porte et le pignon du moulin, pour 903 francs des pierres de taille, 199 francs de chaux, 330 francs de ciment et environ 700 francs de main d'oeuvre pour maçon, tailleur de pierre, charpentier, couvreur et terrassier, et jusqu'à ce que les travaux sont tout à fait achevés on peut ajouter au moins 100 francs ; ce qui fera la somme totale de 2232 francs."

Le 13 mai 1839 l'architecte Fournier doit se rendre à Reugny suite à la plainte déposée à la préfecture par M. de la Frillière, propriétaire du château de Launay, "contre la construction du pont". En la présence de l'Ingénieur des Ponts et Chaussées, M. de la Frillière retire sa plainte, qui est reconnue "mal fondée".

Un plan conservé aux Archives départementales d'Indre-et-Loire, non daté, est signé Emile Pallu, commissaire expert du 1er arrondissement. On observe un pont composé d'une pile en maçonnerie, comparable au pont actuel qui avait déjà été reconstruit en 1882. Il aurait donc pu s'agir d'un plan de la reconstruction de 1882, mais Emile Pallu est actif dans les années 1840, ce qui colle bien avec la plainte de 1839 à propos de la "construction du pont". Emile Pallu était élève de Jean-Nicolas Huyot à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. En 1840 il construit l'école du mail à Château-Renault, en 1844 il va terminer les immeubles à arcades de la place Jean Jaurès à Tours, et à partir de 1845 il s'occupe de la construction du couvent des Carmélites rue des Ursulines à Tours. Sa carrière est méconnue, peut-être est-il celui que Fournier appelle "l'ingénieur des Ponts et Chaussées" en 1839, et qui aurait donc réalisé ce plan pour accompagner son procès-verbal reconnaissant comme "mal fondée" la plainte de M. de la Frillière.
Plan du pont de Reugny, Archives départementales d'Indre-et-Loire
Le 15 septembre 1839, le régisseur écrit "Je ne sais plus à quoi penser de M. Fournier, il devait vous écrire dans le courant de mois de mai dernier et vous rendre compte des travaux qui sont inévitables à faire faire dans le courant de l'année, principalement le déversoir au moulin du Pont ; Je ne suppose pas que ce soit négligence de sa part, néanmoins on n'a pas lieu d'être content de lui."

Le 5 novembre 1839, "les travaux du moulin du Pont sont entièrement achevés, le moulin ne laisse rien à désirer ; On peut compter pour le renouvellement du bail qu'il sera loué très avantageusement." Dans cette même lettre, Gasner est fier d'annoncer qu'il a fait 115 francs d'économie sur l'achat de la "pierre dure", qui a été employée pour moitié au déversoir du moulin du Pont, et l'autre moitié à la fausse porte du moulin de Chareau.

Sur un devis des réparations à faire aux bâtiments de la Vallière en 1840, on note pour le moulin du pont qu'il faut prolonger dans la pente le glacis du déversoir "rapport à la force du courant". Il est précisé que douze journées de main d'oeuvre seront nécessaires (donc par exemple quatre ouvriers sur trois jours). En l'absence de documents postérieurs concernant ces travaux, on suppose que le moulin est totalement neuf et que tous les travaux sont terminés.
Le moulin du Pont, AD37
Pendant ce temps là, l'administration fait son travail. Ainsi, les rapports et avis des ingénieurs quant à la reconstruction du moulin sont donnés les 15 juillet et 26 août 1842, l'avis du Préfet est donné le 28 février 1845 et celui du Conseil des Ponts et Chaussées le 26 mars.

Le 21 août 1845, le roi autorise la duchesse d'Uzès, décédée quatre ans plus tôt, à reconstruire le moulin du Pont, qui a été reconstruit six ans plus tôt. L'ordonnance du roi énonce que :
"La hauteur du niveau des eaux dans le bief supérieur du moulin du Pont est et demeure fixée au niveau de la surface supérieure du déversoir actuel ou à 0,158m en contrehaut de la surface supérieure de la marche prise pour repère dans le procès-verbal des lieux et dans le nivellement.
Ce niveau sera toujours maintenu au moyen d'un déversoir de 6m ou de largeur libre, construit sur la rive gauche, à 50m du moulin, et dont le couronnement dérasé exactement au niveau ci dessous prescrit, sera construit en pierre dure ou en charpente sur toute la longueur de ce déversoir et sera, à l'amont, terminé par un plan perreyé.

La largeur libre des vannes de décharge ayant leur seuil au niveau du fond de la rivière sera portée à 2m ou le bord supérieur de ces vannes sera arasé au niveau prescrit pour le déversoir : ces vannes seront d'ailleurs garnies du mécanisme nécessaire pour qu'on puisse les manœuvrer aisément en tout temps.
Dès que les eaux du bief surmonteront le dessus des vannes de décharge dûment arasées au niveau prescrit, la permissionnaire ou son fermier devra lever ces vannes de décharge de manière à ramener les eaux à leur maximum de tension.
En cas de refus ou de négligence de leur part d'exécuter cette manœuvre en temps utile, il sera procédé d'office et à leurs frais par le maire de la commune, et ce indépendamment de toute action civile dont ils seraient passibles pour raison des pertes et dommages résultant de ce refus ou de cette négligence.
Le mécanisme pour manœuvrer les vannes
Il sera placé dans le bief supérieur du moulin à 10m et sur la rivière droite un repère définitif et invariable lequel sera formé d'une borne en pierre dure, taillée en prisme équilatéral de 0,30m de côté, cette pierre sera solidement dans une base en maçonnerie à mortier hydraulique, un des côtés orienté vers le nord.
La partie supérieure de ladite pierre sera soigneusement dérasée au niveau prescrit pour le déversoir et elle sera ceinte d'une barre en fer. Dans cette bande en fer encastrée dans la pierre et arasée à la partie supérieure au niveau fixé pour le déversoir seront gravés profondément ces mots : Niveau des eaux.

La propriétaire du moulin du Pont sera tenue d'entretenir les rives parfaitement étanches. Aucune coupure ne pourra être faite, ni partie des eaux détournée pour l'irrigation qu'en vertu d'une autorisation administrative rendue régulièrement.

La propriétaire de l'usine et son fermier sont responsables de la conservation du repère régulateur du point d'eau.

Les travaux ci dessus prescrits seront exécutés sous la surveillance de l'Ingénieur de l'arrondissement, ils devront être terminés dans le délais de six mois à dater de la notification de la présente ordonnance." 

Une inscription précise que l'ordonnance fut "notifiée administrativement [...] à Madame la Marquise de Rougé, héritière de feu Madame la Duchesse d'Uzès et actuellement propriétaire dudit Moulin du Pont, et remis cette copie au sieur Jean-Nicolas Gasnet son chargé d'affaires demeurant en son château de la Vallière en cette commune", le 8 novembre 1845.

Fonctionnement du moulin



L'eau, élément essentiel pour faire fonctionner un moulin à eau, ne va pas directement de la rivière à la roue. Il faut d'abord que l'eau emprunte un bief, sorte de petit canal, maintenu à un niveau stable par un ou plusieurs déversoirs. Sur la photo ci-contre on voit les vannes qui permettent de niveler les eaux, afin qu'il y ait toujours le niveau adapté à la roue.

L'emplacement de l'axe de la roue
Les mécanismes du moulin (disparus), actionnés par l'axe de la roue
Les sacs de grain à moudre sont hissés au dernier étage, sur la gravure ci-dessus il y a une ouverture dans la toiture pour les faire monter depuis l'extérieur du moulin.


Au moulin du Pont les sacs de blé étaient montés depuis l'intérieur par un système de trappes (qui servait ensuite à faire descendre les sacs de farine). On voit le trou qui permettait de faire passer la corde.

Le blé passe d'abord dans un tarare pour être nettoyé, puis dans le bluteau pour le tamiser et enlever les particules plus petites que le grain.


Au moulin du Pont le blé est mis dans le tarare, d'où il passe à l'étage inférieur à travers de petites ouvertures dans le sol.









Le blé arrive dans une trémie pour passer sous les meules. Il est ensuite envoyé dans la bluterie (à droite) pour séparer les différentes qualités de la farine (bonne à livrer ou à repasser sous les meules).
Emplacement des meules ou espace de stockage ?
Le grenier, avec les trappes et la bluterie.


Le moulin du Pont compte deux bluteries, sur deux étages différents, ce qui permettait d'optimiser la gestion de la farine.



La grille protégeant le mécanisme de la bluterie, pour qu'il ne soit pas englué sous les poussières et la farine.










Le jeu des briques sur la façade montre en haut à droite une bluterie vue en coupe. Les deux autres motifs sont plus difficilement reconnaissables, peut-être un grain de blé schématique, ou peut-être un motif décoratif sans aucun sens. Clairement visibles depuis la rue, ces motifs, ou au moins le motif de la bluterie, servent de vitrine publicitaire au moulin.
Le moulin n'est pas uniquement constitué de la partie usine, il est couplé d'une ferme elle aussi reconstruite en même temps que lui. Les bâtiments existants sont en effet différents de ceux du cadastre de 1819 et de la description de 1790 où la grange et l'écurie sont dits en pans de bois et torchis, à l'exception du pignon de la grange. S'il y a un seul élément de cette époque, ça ne peut donc être que le pignon de la grange, qui aurait alors été conservé lors de la reconstruction. Enfin, le moulin est doté du confort moderne, puisqu'il a la chance d'avoir un lavoir donnant sur le bief (alors que la lavoir municipal n'est pas encore construit).

Le moulin, avec la sortie du bief qui atterrissait directement dans la Brenne.
Les nouveaux ponts
Le pont de six arches construit en 1863.


En 1863 un pont de six arches est construit par le Conseil Général d'Indre-et-Loire. Il permet de conserver une route praticable lorsque la Brenne est en crue. À cette époque cette route faisait partie des "chemins vicinaux de grande communication" (chemin n°5, de Monnaie à Amboise), qui était, en gros, l'équivalent des actuelles routes départementales. Il était donc important que la route ne soit pas coupée au grès des intempéries.
Photo prise le 15 octobre 2012 lors d'une crue de la Brenne.































Le 22 décembre 1870, deux jours après la bataille de Monnaie, les Prussiens reçoivent l'ordre de se concentrer dans la région de Blois pour faire face à une offensive de la garnison de Paris. Un témoin raconte que "jeudi matin, tout est parti pour Blois et tous ceux qui étaient à Monnaie ont passé par la rue du pont. Pendant au moins 5 à 7 heures durant, cela n'a pas cessé ; on évalue au moins à 25 mille hommes. À la fin tous les pillards [...] ont passé volant toutes les maisons, cherchant dans les meubles, prenant tout ce qui leur convenait...". Pour en savoir plus sur l'invasion prussienne à Reugny, cliquez ici

En 1874 il est noté par le Conseil Général la nécessité de reconstruire en maçonnerie le pont en bois de Reugny sur la Brenne.  
En août 1878, le pont est décrit comme étant "formé de deux travées en bois, de 7m d'ouverture chacune, reposant sur des culées et une pile en maçonnerie. Les poutres du tablier présentent au milieu une flèche de 12 à 15cm. Les bois sont complètement pourris. Dans ces conditions il faudra songer prochainement à remplacer cet ouvrage d'art."

Détail d'une carte postale, AD37
Le pont est reconstruit en 1882 avec des matériaux métalliques, qui vivaient alors leur heure de gloire : toutes proportions gardées, il est construit au même moment que le viaduc de Garabit de Gustave Eiffel. Les piles en pierre sont peut-être conservées du moulin de 1839. À Neuillé en 1874 on avait décidé de reconstruire le pont en pierre. La même chose avait été décidée en 1872 pour les ponts de Cosson à Vernou. Pour la ligne de chemin de fer Tours-Sargé, construite dans les années 1880 donc en même temps que le pont de Reugny, les ponts sont quasiment tous métalliques.
Le Pont du Moulin, AD37. À droite on peut voir la vanne de décharge du bief et l'eau qui en sort.
Le Moulin du Pont, AD37. Ici la photo semble avoir été prise en temps de crue.
Le pont métallique est détruit dans les années 1970 et remplacé par un pont en béton.
Le moulin et le pont en février 2013.
Bibliographie :
Bulletins de la Société archéologique de Touraine :
- Alfred Gabeau, Etude sur le Marquisat de la Vallière et les fiefs qui en dépendent, Tome XIII, 1901-1902.
- Louis Tricot, L'émeute de 1785 à Reugny, Tome XXXVIII, 1977.

Archives :
Archives départementales d'Indre-et-Loire :
- Cadastre napoléonien
- Fonds de Reugny-La-Vallière (65J7 - 65J50 - 65J216 - 65J218).
- Plan du pont de Reugny (II/4.14.1).
- Cartes postales (10Fi194-0007 - 10Fi194-0008 - 10Fi194-0012 - 10Fi194-0059).
- "En Touraine, je me souviens, Reugny", Brochure éditée par le Conseil Général d'Indre-et-Loire en 1996.

Rapports et délibérations du Conseil Général d'Indre-et-Loire :
- 1863, Chemins vicinaux de grande communication.
- 1874, Renseignements particuliers sur les chemins de grande communication et d'intérêt commun.
- Août 1878, Rapport de l'Agent-voyer en chef.
- Août 1881, Budget de report de 1880 à 1881.
- Août 1882, Rapport de l'Agent-voyer en chef.

Mairie de Reugny :
- Documents de Louis Tricot sur la Révolution.

Les gravures sont tirées du Cours d'agriculture de Rozier, publié en 1786.

lundi 28 novembre 2016

L'Armorial d'Hozier, un aperçu de la société en 1700

L'Armorial général de France est né d'un édit de Louis XIV pris en 1696. Il avait pour but de répertorier toutes les personnes et communautés possédant un blason, et de leur appliquer une taxation. Le port du blason était jusqu'à cette date libre, tout le monde pouvait en avoir un, qu'il soit noble ou pas. L'édit de 1696 crée un impôt pour la possession d'un blason, ce afin de réduire la dette de l'Etat. Chaque blason enregistré coûtait 20 livres à son possesseur. Les blasons sont répertoriés dans 35 volumes d'environ 600 pages chacun, sous la direction de Charles René d'Hozier (d'où son autre nom d'Armorial d'Hozier). 
Extrait du volume XXXIII, consacré à la généralité de Tours
Cet armorial présente un intérêt majeur, mais son utilisation n'est pas aisée car il faut savoir précisément ce que l'on cherche. Certains blasons peuvent être trouvés grâce aux sommaires, mais d'autres ne peuvent l'être qu'en consultant intégralement le ou les volumes consacrés à une généralité, page par page. Ceci peut expliquer pourquoi cet outil n'est quasiment jamais utilisé lors de recherches concernant l'histoire d'une localité.

Tout d'abord, je me suis attelé à une lecture survolée des deux volumes consacrés à Tours (soit 1188 pages). À noter que la généralité de Tours comprenait les départements actuels de l'Indre-et-Loire, du Maine-et-Loire, de la Mayenne, de la Sarthe, et le nord de la Vienne. Le premier volume n'a rien livré concernant Reugny ou Neuillé. Le deuxième est plus intéressant, mais il a également fallu piocher dans les volumes de Paris et de la Normandie pour retrouver les acteurs de cette époque.


"Le Prieuré de Neuilly" : Le blason n'est pas attribué à une personne en particulier, mais au prieuré en tant que personne morale. À cette époque, Bonnette et Moreau sont prieurs curés de l'église. Ils s'effacent derrière le blason de leur prieuré. S'il en est le plus souvent ainsi pour les prieurés, il n'en va pas de même pour les églises paroissiales, où la personnalité du curé est plus marquée. À Neuillé, c'est de cette époque que datent les stalles en bois disposées dans le choeur de l'église, où siégeaient les prieurs du prieuré. Dans la nuit du 3 au 4 août 1706, le prieuré est incendié par un habitant mécontent de la saisie de son blé par les prieurs. Après cet incendie les prieurs furent logés dans le bâtiment surplombant la Brenne, quelques mètres derrière l'église.
  

"Pierre Lheritier, Prêtre Curé de la paroisse de Reugny" : Blason pour le moins étonnant, qui laisse présumer de la joie de vivre qui devait se dégager du personnage ! On se souviendra que le curé Lhéritier nous a permis de nous imprégner de l'atmosphère qui régnait au village grâce à sa tendance à prendre le registre paroissial pour un journal intime (pour rappel, relire l'article Les aventures du curé Lhéritier). La réalisation d'un blason étant laissé au libre choix de celui qui le porte, le choix d'un crâne et de larmes ne peut que montrer le caractère très pieux du curé de Reugny. Celui-ci contraste fortement avec la sobriété du blason du prieuré de Neuillé, ou plus généralement avec les autres curés présents, qui ont le plus souvent opté pour une croix ou une Vierge à l'Enfant...

"Françoise de Berziau, femme d'Anne de la Bonninière, chevalier seigneur d'Argouges" : Ce blason est la preuve qu'il faut savoir ce que l'on cherche dans l'Armorial d'Hozier, le nom de la commune n'étant pas précisé dans la description. Les seigneurs des Argouges faisaient partie de la petite noblesse locale, ils doivent acheter cette terre aux seigneurs de la Vallière au milieu du XVIIe siècle. Le domaine ressemblait plus à une ferme qu'à un château, c'est sans doute pourquoi les seigneurs de la Vallière leur ont cédé sans crainte d'être éclipsés. Le fait que ce ne soit pas le blason du seigneur qui est représenté mais celui de sa femme est assez surprenant. Peut-être que Mme de Berziau a été chargée par son mari d'aller faire enregistrer ses armories, et qu'elle a choisi de présenter les siennes et non celles de son mari.

"Dreux de Rousselet, Marquis de Château-regnault" : La paroisse de Neuillé-le-Lierre dépendait du marquisat de Château-Renault, dont le seigneur en 1700 était Dreux de Rousselet. Il meurt en 1704 à la bataille navale de Malaga, "la cuisse coupée aussi haut qu'il est possible". Il était sous le commandement de son oncle, François-Louis Rousselet, maréchal de France, dont le fils François-Louis-Ignace est aussi tué lors de cette bataille. Il est fort probable que les marquis de Château-Renault, de par leurs hautes responsabilités dans le royaume, se soient très peu intéressés de ce qu'il se passait sur leur domaine (ils rechignèrent pendant tout le XVIIe et le XVIIIe siècle à réparer le pont sur la Brenne, qui fut finalement reconstruit par les habitants de Neuillé eux-mêmes). 





"Gilles Guichard, Conseiller du Roy, maire perpétuel de la ville d'Amboise" : On note l'absence du blason de la famille d'Amboise, qui étaient alors seigneurs de Bourot, de Neuillé, et du Clos-Lucé. À cette époque Gilles-Antoine d'Amboise était seigneur de Neuillé. Il épouse en 1700 Pauline Guichard, fille du maire perpétuel d'Amboise. Le blason de ce dernier étant bien enregistré, peut-être que Gilles-Antoine préférait utiliser le blason de son beau-père plutôt que de payer l'enregistrement du sien... La famille d'Amboise s'éteint quelques décennies plus tard faute de descendants masculins.


"Gabrielle Glé, comtesse de la Costardays et de Becheret, veuve de Jean-François de la Baume le Blanc, Chevalier marquis de la Vallière, Gouverneur et Lieutenant général pour le roy de la province de Bourbonnais" : Jean-François est le frère de Louise de la Vallière, il se marie à Gabrielle en 1663 et meurt en 1676. Le blason de cette dernière, d'or à cinq rats de gueules, est accolé au blason des seigneurs de la Vallière. Rat se disait "glé", c'est pourquoi la famille Glé porte des rats sur son blason. Le blason est enregistré à Paris, les seigneurs de la Vallière ne faisant que de rapides séjours à Reugny au XVIIIe siècle.
"Jacques du Bois, écuyer seigneur de Launay" : Ce blason est enregistré dans le volume consacré à la généralité de Caen, les Dubois (ou du Bois) venant bien de Normandie. Les plaintes du curé Lhéritier débutent en 1700, et en 1701 Dubois acquiert les droits honorifiques de l'église de Reugny (par provocation ?). Il est bien cité en tant que seigneur de Launay dans l'armorial, mais peut-être n'est-il arrivé en Touraine que quelques années plus tôt. En juillet 1713, le jour de la saint Jacques, un coup de canon tiré en l'honneur de sa femme au château de la Vallière lui emporte une partie du ventre. Il en meurt 35 jours plus tard, pour le plus grand plaisir du curé, qui écrit que "Despuis ce tems on a vu régner dans la paroisse une paix profonde et on peut dire que dans toute la province il ne s'est pas trouvé une personne qui l'ait regretté".




De cet armorial il apparaît que les deux villages sont surtout marqués par l'absence des seigneurs de la Vallière, qui passent le plus clair de leur temps à Paris. La religion occupe une place importante, ce sont le curé et les prieurs qui dirigent leur paroisse, et qui rythment la vie des habitants. Quelques notables tentent de profiter de l'absence des seigneurs du village, mais ils ne peuvent qu'essayer de se rapprocher de ces derniers.

Sources :
Volumes reliés du cabinet des titres : recherches de noblesse, armoriaux, preuves, histoires généalogiques. Armorial général de France, dressé, en vertu de l'édit de 1696, par Charles d'Hozier, 1697-1709 (en ligne sur Gallica) :
- Volume XX, Normandie, Caen, p. 145.
- Volume XXIV, Paris II, p. 1887.
- Volume XXXIV, Tours II, pp. 890, 892, 894, 1145.
Mémoires du marquis de Villette, publiés pour la Société de l'histoire de France par M. Monmerqué, Paris, J. Renouard, 1844.

vendredi 30 septembre 2016

Installation de panneaux explicatifs sur l'histoire de l'église de Reugny

Depuis quelques jours des panneaux sont accrochés aux quatre coins de l'église afin d'expliquer son histoire, et à travers elle l'histoire du village. Sept panneaux sont à découvrir, traitant chacun d'une thématique historique : l'église romane, les travaux des différents seigneurs de Reugny, Louise de la Vallière, les travaux de 1889...
La chapelle de la Côte, construite par les seigneurs de Boissé
Ces panneaux ont pu voir le jour grâce à Axelle Tréhin, maire de Reugny, qui a encouragé ma proposition pour mettre en valeur l'église. Ce n'est qu'un début dans la valorisation de ce patrimoine, mais ils devraient permettre d'aider à voir l'église comme un petit musée gratuit, témoin essentiel de l'histoire du village depuis 1000 ans. Donc, si vous ne savez pas quoi faire à Reugny, allez visiter l'église !
Description de la voûte peinte réalisée par les seigneurs de la Vallière

lundi 5 septembre 2016

Relations politiques et artistiques en val de Loire dans la première moitié du XVIe siècle, l'exemple des La Rue de la Côte

Au cœur de la Renaissance tourangelle, Jean et Marc de la Rue, seigneurs de la Côte, à Reugny, sont extrêmement représentatifs des seigneurs de la région à cette époque, humanistes, sensibles à l'art, cherchant l'ascension sociale et voulant légitimer cette ascension face à la noblesse ancienne. À travers eux nous pouvons avoir une idée de ce qui avait lieu dans la plupart des seigneuries du val de Loire dans la première moitié du XVIe siècle.

Jean de la Rue est propriétaire de la Côte jusqu'à sa mort en 1506. Sa veuve Perrine le Fuzelier hérite et transmet la terre à leur fils Marc, qui est toujours vivant et seigneur de la Côte en 1568. Ce sont eux qui vont réaliser les principaux aménagements du château.
Le château de la Côte
En 1492 Jean de la Rue est nommé secrétaire de la Chambre des comptes de Bretagne par Charles VIII. Il occupe toujours son poste en 1505, il se dit alors âgé de quarante ans (ce qui permet de déterminer son année de naissance vers 1465). Il meurt peu après. Il est accompagné de Guillaume de Beaune qui obtient le poste de maître de la Chambre des comptes (fils de Jacques de Beaune, surintendant des finances sous François 1er et condamné à la pendaison par le même roi en 1527, à 62 ans). 

Jacques de Beaune fait construire le château de Semblançay et le château de la Carte à Ballan-Miré. Il commande au peintre Jean Bourdichon la réalisation des vitraux de la Carte et de l'église de Ballan. Les deux vitraux du chevet de l'église de Semblançay, représentant Jacques de Beaune et saint Jacques, et Jeanne de Ruzé et saint Jean-Baptiste, sont peut-être du même artiste. Jacques de Beaune fait également construire la galerie et l'hôtel de Beaune-Semblançay à Tours, un des premiers hôtels de style Renaissance, et un des rares dont on peut encore voir des vestiges (avec l'hôtel Gouin). Enfin c'est toujours à la famille de Beaune que l'on doit la fontaine publique aujourd'hui installée face à la façade de l'hôtel, dernière fontaine Renaissance encore existante de la ville de Tours.
Eglise de Semblançay, Jacques de Beaune et son saint-patron
Tour d'angle du château de la Côte




De même Jean de la Rue se fait construire un château pour affirmer son statut. Il y avait peut-être déjà un château à cet emplacement, mais les sources ne sont pas assez précises et il n'en reste aucun vestige. Il fait construire le corps de logis sud entre 1500 et 1510, et certainement aussi la terrasse, les murs et les petites tours aux angles du jardin. Ces tours n'avaient pas une fonction défensive, elles permettaient au seigneur de donner à son château un aspect plus médiéval, symbolisant la puissance seigneuriale. Elles permettaient ainsi aux familles "arrivistes" de la Renaissance de se créer une origine médiévale face aux grandes familles anciennes qui elles n'avaient plus besoin de prouver leur ancienneté.



Vers 1500 il fait construire la façade ouest de l'église Notre-Dame-de-l'Escrignole, près du chevet de la basilique Saint-Martin de Tours, dont dépendait l'hôtel familial.





Thomas Bohier épouse Catherine Briçonnet, nièce de l'archevêque de Tours. Ils font reconstruire le château de Chenonceau de 1513 à 1517, et achètent des seigneuries à Nazelles et Saint-Martin-le-Beau notamment. Ils suivent la même logique que les de la Rue en conservant une tour de l'ancien château-fort des Marques (ce qui leur évite de construire un faux mur d'enceinte avec des tours neuves). La conservation de cette tour, ainsi que des piles de l'ancien moulin sur lesquelles ils construisent leur château, obéit donc à une logique symbolique et économique. À cela s'ajoute le décor renaissance, qui fait une de ses premières entrées en France par le val de Loire.
Le château de Chenonceau (photo prise le 4 juin 2016 pendant la crue du Cher)
Marc de la Rue perdant son père alors qu'il est relativement jeune, c'est certainement sa mère Perrine le Fuzelier qui se charge de son éducation. Il était probablement fils unique car on ne connaît pas d'autre membre de cette famille. Sa mère est citée avec Marc en 1555 sur l'inscription commémorative de leurs fondations de messes et donations à l'église de Reugny, mais elle décède en 1535.

Après le désastre de Pavie en 1525, de nombreuses personnalités du royaume (dont le roi lui-même) sont faites prisonnières. Parmi celles-ci, Jean le Breton, Philibert Babou de la Bourdaisière, et Marc de la Rue. Le seigneur de la Côte était argentier de François 1er lors de sa capture, de même que la plupart de ses codétenus.

Marc de la Rue est nommé maître de la même Chambre des comptes de Bretagne en 1526. Dominique Le Page [Finances et Politique en Bretagne, voir bibliographie en bas de page] précise qu'à ce moment "il est sous le coup d’une suspension pour sa charge d’argentier du roi. Cette nomination constitue donc pour lui une solution de rattrapage. En le laissant prendre cette charge – sans entrer dans l’évocation des protections dont il pouvait bénéficier –, le pouvoir pouvait ainsi garder prise sur lui, son office pouvant servir le cas échéant de valeur sur laquelle obtenir paiement de ce qu’il devait. Il pouvait aussi être un moyen pour l’inciter à faire preuve de zèle. Il a été rétabli dans sa charge d’argentier en 1528, mais il ne semble pas l’avoir exercée par la suite." Son taux de présence en Bretagne à la Chambre des comptes est très faible, parfois une seule apparition dans l'année. Il fait partie de plusieurs commissions à la Chambre des comptes entre 1537 et 1541. En octobre 1559, Marc de la Rue est dit seigneur de la Couste (la Côte), de la Morellerie et de la Barengerie, Malicorne et du fief de Rochecorbon.

En 1535, alors qu'il est maire de Tours, Marc fait construire la chapelle de la Miséricorde dans l'église paroissiale Notre-Dame-de-l'Escrignole. Il en subsiste un bas-relief des années 1540, trouvé dans une cave à l'emplacement de l'église en 1849. Il montre Marc de la Rue et sa famille (sa femme et leurs quatre enfants ?), en habits de pèlerins, agenouillés devant le christ qui les bénit. Les visages sont martelés par les Protestants en 1562. Il est visible à l'intérieur de la basilique actuelle.
Bas-relief de la famille de la Rue, basilique Saint-Martin de Tours
Au XVIe siècle la pratique devient courante de se faire représenter auprès des saints personnages. Dans une autre mesure, la famille Babou de la Bourdaisière, de laquelle est issu Philibert (qui avait précédé Marc de la Rue à la mairie de Tours en 1520 et était retenu prisonnier avec lui en Italie), se fait représenter à taille humaine dans un groupe sculpté en tuffeau représentant la mise au tombeau du christ. Les personnages bibliques prennent les traits des membres de la famille Babou. Le groupe est aujourd'hui visible dans l'église Saint-Denis d'Amboise. Philibert marque un stade supérieur dans le mécénat artistique par rapport à Marc : il se construit le château de la Bourdaisière à Montlouis-sur-Loire, l'hôtel de la Bourdaisière place Foire-le-Roi à Tours, il installe un atelier de tapisseries et de soieries dans l'hôtel de la Petite-Bourdaisière, il prend possession pour le roi du château de Chenonceau en 1535 et en devient l'intendant (Thomas Bohier, mort en Italie en 1524, étant accusé de malversations financières lorsqu'il était argentier du roi, son fils est contraint de céder le domaine à François 1er)... et il se fait donc représenter en taille humaine dans la peau d'un saint personnage alors que Marc de la Rue se contentera d'un bas-relief plus discret.
La famille Babou ensevelissant le chrit, église Saint-Denis d'Amboise
Marc est beau-frère de Jean le Breton, qui construit le château de Villesavin vers 1527 (alors qu'il est chargé de la surveillance de la construction de Chambord) et reconstruit celui de Villandry en 1532. À Villandry il conserve le donjon médiéval (tout comme Thomas Bohier avait conservé une tour de Chenonceau, et Jean de la Rue en avait construites de nouvelles à la Côte) et crée un ensemble régulier autour d'une cour et au milieu d'un jardin.
Le château de Villandry
C'est par ces fréquentations de seigneurs bâtisseurs que Marc de la Rue a dû être influencé pour le décor et l'agrandissement de son château de la Côte. Il ajoute de grandes lucarnes sur le logis de son père et le complète par plusieurs ailes de chaque côté. La charpente de cette partie est datée par dendrochronologie de 1528, donc en même temps que Villesavin et Chambord. Il est donc fort probable que les artisans surveillés par Jean le Breton aient aussi travaillé au château de la Côte.
Le château de la Côte, avec les lucarnes ajoutées par Marc de la Rue sur l'aile construite par son père vingt ans plus tôt.
De l'autre côté de la vallée de la Brenne, presque en face du château de la Côte, Jean Binet fait construire en 1524 le château de Valmer. Maire de Tours en 1524, maître d'hôtel du roi de Navarre, Jean Binet est le fils de Macé Binet et Marie de Briçonnet, elle-même fille de Jean Briçonnet et Catherine de Beaune (on retrouve ici les grandes familles précédemment citées). Le château de Valmer ayant aujourd'hui disparu, le château de la Côte nous permet d'imager son aspect à la Renaissance. Les deux châteaux sont donc construits en même temps, mais il est impossible de savoir lequel a influencé l'autre. La ressemblance est d'autant plus frappante qu'ils sont aménagés de la même manière, sur une terrasse, au bord du coteau et surplombant des jardins et la vallée. C'est la même chose à Villandry, où le château est aussi accolé au coteau, ce qui permet de créer des dépendances troglodytes, moins coûteuses à réaliser que de réelles constructions bâties.
Aquarelle de 1695 conservée à Valmer,  montrant le château avant les restaurations du XIXe siècle et l'incendie de 1948.
Marc de la Rue fait également construire la chapelle à l'extrémité de la terrasse et la dote d'un vitrail historié. Les clés de voûte de la chapelle sont à ses armes et à celles de sa mère. Le vitrail a peut-être été réalisé d'après les dessins d'un artiste tourangeau de l'époque. Il est d'une grande précision, et présente des ressemblances avec certains vitraux de l'église de Monnaie. Ils doivent donc avoir été réalisés par le même atelier. Il s'agit d'une chapelle privée, donc Marc n'a pas trouvé nécessaire de se faire représenter directement dans le vitrail, comme Jacques de Beaune dans l'église de Semblançay.
Détail de la crucifixion de la chapelle de la Côte
Enfin, on peut noter que la fille de Marc, Anne de la Rue, est mariée à André Blondel (ou Blondet) de Rocquencourt, originaire de Lyon. Il est nommé contrôleur général des finances en 1554 et meurt en 1558. Le couple n'a pas eu d'enfants. Sa veuve commande son monument funéraire par un marché passé le 13 janvier 1560 auprès du sculpteur Jean Goujon. Il est installé au couvent des Filles Repenties à Paris. De ce monument il subsiste une plaque en bronze, conservée au Département des Sculptures du Musée du Louvre, représentant le personnage torse nu entouré de ses habits militaires, dans une position assez complexe caractéristique du maniérisme. Jean Goujon est considéré comme l'un des artistes majeurs de la Renaissance. Proche du roi bien que protestant (il devra tout de même quitter Paris et la cour en 1562), il est notamment l'auteur de la fontaine des Innocents et des sculptures de l'aile Lescot du Louvre (façade et cariatides de la salle des cariatides).
Jean Goujon, bas-relief du tombeau d'André Blondel de Rocquencourt
(Photo © RMN-Grand Palais (Musée du Louvre) / René Gabriel Ojéda).
La mort d'André Blondel de Rocquencourt a également marqué Ronsard, qui écrit :

Or toutefois conformer il nous faut 
Au saint vouloir du grand Dieu de là-haut, 
Qui des mortels à son vouloir dispose 
Et pour le mieux ordonne toute chose. 
Lequel a pris en sa céleste cour 
André Blondel, seigneur de Rocquencourt, 
Et l'a tiré de cette fange humaine
Pour lui donner demeure plus certaine, 
Où loin d'ennuis et de soins langoureux, 
Vit très heureux entre les bienheureux! 

Car bien qu'il fût grand trésorier de France, 
Bien qu'à l'époque il eût toute puissance, 
Qu'il fut courtois, gracieux et gentil, 
D'un esprit vif, vigilant et subtil, 
Qu'il fut ami des belles Piérides, 
De leurs rochers, des sources Aonides, 
Bon serviteur des princes et des rois, 
Si fût-il né pour mourir quelquefois 
Et pour changer ce misérable monde 
Pour être au ciel où tout plaisir abonde.

Bien que le couple De la Rue - Blondel de Rocquencourt ne soit pas propriétaire de la Côte, il montre parfaitement sa proximité avec le milieu artistique et littéraire. À la mort de son époux, Anne de la Rue se tourne vers l'un des sculpteurs majeurs de ce milieu du XVIe siècle alors que Ronsard se charge de son épitaphe. Il est difficile de savoir ce qui relève du goût et ce qui relève de la pure ambition sociale, mais se tourner vers un artiste comme Jean Goujon est bien une marque de l'importance des relations entre les personnes au pouvoir et les artistes. Ce choix a pu être influencé par l'éducation d'Anne de la Rue dans un milieu très lié à l'art comme marque d'ascension sociale.

Bibliographie :
Jacques Pernetti, Recherches pour servir à l'usage de Lyon, ou les Lyonnois dignes de mémoire, Chez les frères Duplain, libraires, 1757, conservé à l'université de Gand (consultable en ligne sur Google Livres).
Louis Guibert, Rocquencourt : ses origines, ses différents seigneurs, son histoire, Impr. de Cerf (Versailles), 1896, BNF (consultable sur Gallica).
Pierre Leveel, Histoire de Touraine et d'Indre-et-Loire, C.L.D., 1988.
Sylvie Le Clech-Charton. Les notaires et secrétaires du roi et la commande artistique officielle : service du roi, des grands et de la ville. Bibliothèque de l'école des chartes. 1988, tome 146, livraison 2. pp. 307-335.
Dominique Le Page, Finances et politique en Bretagne au début des temps modernes 1491-1547 : étude d'un processus d'intégration au royaume de France. Troisième partie, Le personnel des finances face à l'intégration : mutations et origines. Chapitre VIII : Les origines du personnel ou Français et Bretons dans l'administration financière. Documentation française, 1997.
Cyrielle Vigie, Etude architecturale et distributive du manoir de la Côte, Reugny (37), Mémoire de Master 1 d'Histoire de l'art, préparé sous la direction de Alain Salamagne, Juin 2013.

Archives :
Coutumes du duché et bailliage de Touraine, publié en 1561, conservé à la Bibliothèque nationale de Naples (consultable en ligne sur Google Livres).

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mardi 31 mai 2016

Reugny : Le château de Boissay

Aujourd'hui simple ferme au bord d'un affluent de la Brenne à la frontière entre Neuillé et Reugny, Boissé (le plus souvent écrit Boissay) était pourtant l'un des châteaux majeurs de la vallée. Nous n'avons quasiment aucune information sur Boissé au Moyen-Âge, sinon quelques noms : Guido de Boissay est seigneur de Boissé en 1101, Haliquan de Bourot en 1372, et Louis de Lavardin en 1440.

En 1501, François de Lavardin est seigneur de Boissé. C'est certainement lui qui fait reconstruire le château, dont les vestiges encore visibles sont datables du premier tiers du XVIe siècle. 
La chapelle est troglodytique, mais peut-être qu'il s'agissait à l'origine d'un commun mis en valeur par une entrée décorée.
Le linteau mouluré est surmonté par une coquille Saint-Jacques (motif typique de la Renaissance) entourée d'un décor sculpté aux formes arrondies, montrant une synthèse entre les gâbles gothiques et le nouveau vocabulaire ornemental de la Renaissance.
À l'intérieur, une niche est ornée d'une autre coquille.
La salle est voûtée en plein cintre.
Elle conserve quelques traces de polychromie (ou de moisissure...).
Une autre coquille est visible sous les restes d'un ancien escalier.
Les nombreuses caves peuvent également dater de cette époque.
Enfin Boissé a la particularité d'avoir conservé sa glacière.

Après les Lavardin, le château de Boissé voit une succession de différents seigneurs.
En 1559, Paul Turpin de Crissé est cité comme seigneur de Trogues, Boisay, la Turbalière (aujourd'hui la Tourballière, manoir situé sur la commune de La Celle-Saint-Avant) et de Monthoiron (village de la Vienne).
En 1603, Le fief de Boissé est érigé en châtellenie en faveur de Claude de Préaux.
En 1619 il appartient à Gilles de Préaux.

En 1633, Jean le Blanc, seigneur de la Vallière en devient propriétaire.
Antérieurement à cette vente, il s'était élevé, entre les seigneurs de la Vallière et de Boissay, une contestation qui avait pour objet les honneurs (encensement) auxquels chacun d'eux prétendaient dans l'église de Reugny. Par ordre de la reine, de Monsieur, frère du roi, et du cardinal de Richelieu, les ducs de Montbazon et de Vendôme, l'archevêque de Tours et le prince de Condé s'entremirent pour concilier les deux rivaux, et la vente de la terre de Boissay au seigneur de la Vallière fut le prix de cet accord.
En 1634, Jean de Préaux obtient une sentence favorable en remboursant le prix des terres, mais le seigneur de la Vallière fait appel au Parlement le 23 avril 1635, et le seigneur de Boissé est débouté de sa demande.

En 1650, le fief est réuni à la Vallière sous le titre de châtellenie de la Vallière.

En 1680, le château de Boissé est détruit par le seigneur de la Vallière.

1736 : "Fief de Boissay, consistant dans un chateau en ruine, lequel a este demolly depuis longtemps, et dont les materieaux onts servie aux réparations des moullins et metairie. Il reste apresant la maison du metaier, deux petittes granges, deux estables et une ecurie [voir plus bas], cavve, cours et jardins et une fuye a pigons dans laquelle il n'y en a aucuns [détruite depuis]".

Vers 1790 : "Les bâtiments de cette métairie consistent en deux chambres à cheminées dans l'une desquelles est un four. 
Greniers sur lesdites chambres, ensuite desdites chambres côté du midi, trois écuries et deux touts à porcs, greniers sur lesdites écuries... 
Au nord desdites chambres une grange qui en est séparée par un ravin [détruite, sauf un pan de mur, et le bout d'un autre. Le ravin passait sous la grange]
Au levant desdits bâtiments une autre grange et une écurie à côté...
Tous les murs des bâtiments de cette métairie sont construits en moellons et pierres de tailles et couverts en thuilles."

Sources : 
Bulletins de la société archéologique de Touraine (1899 et 1901).
Archives départementales d'Indre et Loire (65J7 - 65J17 - 65J18 - 65J50).
G. Braux, Louise de la Vallière, de sa Touraine natale au Carmel de Paris, C.L.D., Paris, 1981.
Coutumes du duché et bailliage de Touraine, publié en 1561, conservé à la Bibliothèque nationale de Naples (consultable en ligne sur Google Livres).

Vous pouvez trouver à ce lien l'histoire de Boissé au XIXe siècle.